La Neurologie
Pédiatrique fut créée en France il y a une quarantaine d'années au sein
de la Pédiatrie parisienne du fait de la nécessité d'organiser le
traitement de la poliomyélite ¨. Aux Etats-Unis, elle est née, à la
même époque, du puissant courant des Neurosciences qui existait au
Massachusetts General Hospital [MGH]*.
Dès la première moitié du XXème siècle, la Neuropathologie française,
belge, britannique, allemande et américaine préparait largement le
terrain conceptuel et nosologique sur lequel la Neuropédiatrie moderne
s'est construite; Ludo van Bogaert 3, Raymond D. Adams 3, Paul Yakovlev
3, Jean Gruner, Ronald (Melville) Norman, Gilles Lyon 6, Pearson
Richardson, Jeanne-Claudie Larroche ont été et/ou sont parmi les
leaders de la neuropathologie pédiatrique contemporaine. Ronald
MacKeith 3, un pédiatre anglais, a consacré sa vie à venir en aide aux
enfants atteints de «ralysie cérébrale» et à promouvoir l'unicité de
l'enfant et de la pédiatrie, dans leurs aspects sociaux,
psychologiques, épidémiologiques et de prévention; par sa générosité
empathique, il a puissamment contribué au développement de la
neuropédiatrie européenne.
Les origines de la neuropédiatrie ont
été décrites de manière critique et détaillée dans l'excellent livre
«The Founders of Child Neurology», édité par Stephen Ashwal 3 en 1990.
Les notices biographiques des grands fondateurs constituent un des
points forts du livre; les fondateurs francophones qui y figurent sont,
classés par leur date de naissance: Jean-Baptiste Baumes (né à Lunel en
1756), Jean-Louis Brachet (né à Gavos en 1789), Guillaume Duchenne (né
à Boulogne en 1806), Edouard Séguin (né à Clamecy en 1812), Jean Martin
Charcot (né à Paris en 1825), Désiré Bourneville (né à Garencières en
1840), Joseph Déjerine (né à Genève en 1849), Pierre Marie (né à Paris
en 1853), Philippe Gaucher (né à Champfleury en 1854), Georges Gilles
de la Tourette (né à Loudun en 1857), Augusta Déjerine-Klumpke (née à
San Francisco en 1859), André-Thomas (né à Paris en 1867), Octave
Crouzon (né à Paris en 1874), Ludo van Bogaert (né à Anvers en 1897),
Denise Louis-Bar (née à Liège en 1914); deux «ndateurs francophones»
honorés par Ashwal restent très actifs et continuent à animer et à
inspirer notre communauté neuropédiatrique actuelle, clinique et de
recherche: Gilles Lyon 6 et Jean Aicardi 5. Evidemment, tout choix est
de parti pris; Christian de Duve et les lysosomes (à Louvain),
Jean-Pierre Changeux et les récepteurs (à Paris), Stéphane Thieffry qui
créa le premier service de neuropédiatrie à Paris, Henri Gastaut (à
Marseille), et d'autres, pourraient aussi figurer dans le livre
d'Ashwal.
Il est trop tôt pour que nous puissions analyser et
décanter objectivement les progrès et les problèmes de la
neuropédiatrie durant la dernière décennie du XXème siècle, qui a suivi
la parution du livre d'Ashwal en 1990. Sans trop de crainte de nous
tromper, nous pouvons cependant déjà citer. 1) Les progrès décisifs en
sciences cognitives, dont la carence des applications a déjà été
évoquée et doit être soulignée. 2) L'identification toujours croissante
des anomalies métaboliques qui a permis de comprendre, parfois de
traiter et souvent de prévenir de nombreuses affections (Lyon et
collaborateurs, 1996 9). En particulier, l'étendue des troubles
mitochondriaux s'est récemment imposée en neuropédiatrie; leur
exploration quotidienne de «dépistage» est à la fois simple dans son
principe mais est très difficile à appliquer car elle requiert un
personnel très spécialisé et une extrême rigueur pour sa mise en œuvre
efficace. 3) La révolution génétique . 4) L'atomisation des
«nsultations» en «us-spécialisations» multiples au sein même de la
neuropédiatrie et des spécialités connexes est un fait nouveau. Nous ne
sommes pas certains que cette atomisation, même habillée et parfois
maquillée de pluridisciplinarité, entraîne un bénéfice de santé
publique ni de confort pour les familles. 5) La prise en charge des
polyhandicapés s'est améliorée de manière modeste mais significative.
6) L'évaluation du pronostic a progressé de manière fondamentale, avec
des conséquences pratiques majeures pour l'éthique des prises de
décision et pour la prévention, particulièrement en neurologie
périnatale.
L'organisation et l'exercice de la neuropédiatrie sont
très différents et même divergents en France et aux Etats-Unis (Evrard,
1998 7 ). Cette constatation ne comporte pas, de notre part, de jugement global sur la qualité et sur les
apports respectifs, dont les aspects sont multiples et parfois
contradictoires. L'éthique des décisions diffère radicalement des deux
côtés de l'Atlantique, particulièrement dans le domaine de la
neurologie périnatale. La protection du cerveau en développement est
gravement négligée dans une fraction de la population américaine, avec
de sérieuses conséquences de santé publique. Par ailleurs, les
contributions américaines à la recherche et aux progrès qui en
résultent pour la pratique neuropédiatrique sont particulièrement
robustes et sont constamment mises au service de la médecine du monde
entier.
Dans la majorité des pays d'Europe Occidentale, la
neuropédiatrie est devenue ou est redevenue une spécialité
«généraliste». Une de ses premières tâches est d'intégrer l'urgence et
le chronique, la génétique, l'épigénétique et l'environnement, les
raretés orphelines et les troubles fréquents, le métabolisme et les
lésions destructives, la prévention primaire, secondaire et tertiaire,
la pharmacothérapie et la rééducation. Ce champ très vaste exige un
travail d'équipe, la constitution de réseaux, et la connaissance des
progrès. Ce caractère «généraliste» nous semble être à l'origine des
plus grands services rendus dans nos pays par les neuropédiatres.
Philippe EVRARD et Marc TARDIEU
¨La poliomyélite fut "confiée" par Robert Debré à Stéphane Thieffry, qui créa le premier service français de neuropédiatrie.
L'histoire récente de la pédiatrie parisienne et de ses surspécialités
fait l'objet d'un chapitre rédigé par Henri Mathieu pour les Journées
Parisiennes de Pédiatrie 1999 12 .
* L'histoire de la
neuropédiatrie américaine ne se limite pas au MGH. Douglas Buchanan, à
Chicago, Sidney Carter, à New York, Frank Ford, à Baltimore, et de
nombreux autres ont contribué à la naissance de cette surspécialité aux
Etats-Unis.
Bibliographie de cette note.
1. Ashwal S. The founders of child neurology. Norman Publishing, San Francisco, 1990, 935 pages.
2.
Chevrie JJ. Jean Aicardi, biographical sketch. In: The Founders of
Child Neurology. S. Ashwal, editor. Norman Pblishing Co. San Francisco,
1990. Pages 642-647.
3. Evrard P. Gilles Lyon, biographical sketch.
In: The Founders of Child Neurology. S. Ashwal, editor. Norman
Pblishing Co. San Francisco, 1990. Pages 778-786.
4. Evrard P. Book review of Brett's Paediatric Neurology. New England Journal of Medicine 1998, 338:480.
5.
Lyon G, Adams RD, Kolodny E. Neurology of hereditary metabolic diseases
of children, 2ème édition. McGraw-Hill, New York, 1996, 456 pages.
6. Lyon G et Evrard P. Neuropédiatrie. 2ème édition. Masson, Paris, 2000
7.
Mathieu H. Les 150 ans de Pédiatrie à l'Assistance Publique Hôpitaux de
Paris (1849-1999). In: Journées Parisiennes de Pédiatrie 1999.
Flammarion, Paris, pages 131-157
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