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Page 3 of 4 4. La plasticité et les balances "nature-nurture":
quelques applications pratiques et quelques perspectives
Les
rôles respectifs de l\'inné (génétique et lésionnel) et des stimulations
(dues à l\'environnement, à l\'éducation, à l\'enseignement, à la
rééducation, …) dans le développement du cerveau constituent le fond du
débat «ture nurture (1)» et sont un des problèmes cruciaux de la
neuropsychologie et du monde de l\'éducation. Le balancier «ture -
nurture » a probablement oscillé dans la conscience de l\'Humanité dès
les débuts de la pensée humaine. Les mouvements extrêmes de ce
balancier dépassent souvent le niveau des connaissances objectives du
moment, le pendule recevant des poussées d\'accélération, tantôt dans un
sens tantôt dans l\'autre, dues aux progrès des connaissances mais aussi
aux craintes, aux ignorances, aux systèmes sociaux et aux intérêts. Ce
débat est plus actif que jamais en cette fin de vingtième siècle;
plusieurs raisons y contribuent, parmi lesquelles des découvertes
fragmentaires mais significatives de la neurobiologie du développement
et la prise de possession par l\'Humanité de clés techniques,
conceptuelles et symboliques du code génétique. Le débat «ture-nurture»
comporte de nombreuses variantes: «quis - inné», «génétique -
épigénétique (2) », et d\'autres encore, l\'environnement, les
apprentissages, la stimulation «ychodynamique» au sens large n\'étant
pas, loin s\'en faut, des synonymes parfaits de l\' «épigénétique».
L\'interpénétration complexe des systèmes conceptuels est bien illustrée
par la citation de Sigmund Freud: « nous devons nous souvenir que
toutes nos idées provisoires en psychologie seront probablement basées
un jour sur une "substructure" organique, ce qui, à ses yeux n\'avait
sans doute rien de contradictoire avec la psychanalyse qu\'il fondait.
Il n\'est pas inutile de rappeler ce contexte lorsque nous étudions le
développement neurobiologique du système nerveux, sa plasticité, et
leurs conséquences sur la séméiologie et la thérapeutique
neuropédiatriques et neuropsychologiques. De nombreux travaux originaux
et des chapitres de synthèse ont été publiés sur ces questions (pour
une revue, voir Evrard, 1999; Evrard et collaborateurs, 1996, 1997a et
1997b; Bonnier et al., 1996); nous ne présenterons ici que quelques
données récentes ou particulièrement importantes pour la discussion de
quelques problèmes à l\'ordre du jour de débats thérapeutiques actuels.
4.1. Les compensations verbales.
(a) Chez les hydrocéphales
valvés sans anomalie supratentorielle, le déficit cognitif prédomine
dans les fonctions non verbales (Riva et al, 1994), ce qui suggère des
compensations plus aisées pour les fonctions verbales que pour les
fonctions non verbales. (b) Le caractère primitif des atteintes
durables des fonctions non langagières apparaissent lors des séquelles
d\'irradiation chez le jeune enfant, ainsi que dans les syndromes de
Turner et de Williams (Rourke, 1987). (c) Certains enfants
hémisphérectomisés après lésion précoce deviennent aptes à développer
des capacités langagières satisfaisantes même en cas d\'hémisphérectomie
gauche, ceci toutefois aux dépens des fonctions non langagières, dont
celles normalement dévolues à l\'hémisphère droit (supprimer "Dennis"
entre parenthèses). On a interprété ces données de supériorité de la
récupération pour les fonctions langagières comme liées à la forte
stimulation de l\'environnement linguistique, qui est constante, massive
et prédominante (Van Hout et Seron, 1983; Galaburda, communication
personnelle). D\'autres auteurs y ont vu une influence du mode de
récupération par suppléance interhémisphérique lors de lésions
aphasiogènes, en particulier une récupération de l\'aphasie aux dépens
de fonctions de l\'hémisphère droit, exprimées ou potentielles. Ces
vues, développées initialement par Lenneberg (1967) sont contredites
par les données neuropsychologiques et neurophysiologiques (Kinsbourne,
1977) et par les données récentes sur la récupération dans l\'aphasie de
l\'enfant où la localisation lésionnelle davantage que l\'âge
déterminerait le mode de récupération (Van Hout, 1997 référence ex-63).
La reconnaissance des visages est souvent atteinte et demeure très
médiocre après lésion unilatérale postérieure (en particulier après
hémisphérectomie), or les visages et les sollicitations pour les
reconnaître sont quotidiennes. Le rôle de vagues successives de
maturation de réseaux permettra peut-être de réconcilier ces différents
faits et les hypothèses qui ont été proposées pour les interpréter (de
Schonen, Mancini & Liégeois, 1998; de Schonen et Livet, sous
presse).
4.2. Les imageries nouvelles.
Les images IRM,
étudiées avec les nouvelles méthodes d\'analyse, permettent de
construire des cartes du développement cérébral in vivo. Des
corrélations entre le quotient intellectuel et le volume du cortex ont
été rapportées par Reiss et al. (1996). Il importe de ne pas
interpréter de tels faits de manière simpliste (Ramey, 1992; Duyme et
coll., 1999).
4.3. Mécanismes de la modulation cérébrale (pour
des revues, voir Kennedy & Dehay, 1997; Rakic et al, 1994). Il
semble y avoir deux types principaux de connexions corticales
fonctionnelles: des voies «edforward» ou "antéroactives" (qui
transforment et transmettent les signaux de leur origine vers d\'autres
réseaux en aval) et des voies «edback» ou "rétroactives" ou encore
"rétroentrantes" (qui renvoient des signaux d\'un point donné vers un
site situé en amont du parcours du signal) (1). Ces connexions
suivraient des programmes de développement très différents. Les
connexions "feedforward" ou "antéroactives" semblent s\'établir très tôt
de manière hautement spécialisée et ne feraient l\'objet de
presqu\'aucune modulation épigénique tardive. En revanche, les voies
"feedback" ou "rétroactives" seraient l\'objet d\'une profonde plasticité
développementale induite par les influences épigéniques. La restriction
graduelle de la connectivité des voies «edback» ou "rétroactives"
pourrait expliquer la restriction progressive des volumes corticaux
affectés au langage entre la naissance et l\'âge adulte. De telles
données ainsi que la redondance de certains systèmes, pourraient
expliquer un des paradoxes de la neuropsychologie actuelle qui concerne
l\'aphasie: l\'existence simultanée de profondes différences, à tout le
moins en termes de récupération, entre l\'aphasie de l\'enfant et
l\'aphasie de l\'adulte et l\'existence d\'étroites similitudes entre les
aphasies acquises aux différents âges de la vie (Van Hout & Seron,
1983 référence ex-66 ).
4.4. Le rôle possible du cervelet dans
les fonctions cognitives (Figure 1). Le cervelet a longtemps été
considéré comme une structure exclusivement dévolue au contrôle de
motricité et de l\'équilibre. Son rôle dans la cognition commence à
émerger. L\'existence de déficits cognitifs chez des sujets présentant
des lésions cérébelleuses constitutionnelles ou acquises est cependant
bien connue chez l\'adulte (Fiez et collaborateurs, 1992; Grafman et
collaborateurs, 1992). Chez l\'enfant, les périodes de mutisme parfois
observés après chirurgie de la fosse postérieure (Ersahin et
collaborateurs, 1996) et les observations de difficultés
d\'apprentissage associées à une hypoplasie vermienne après traitement
d\'une leucémie (Cieselski et collaborateurs, 1994) ont attiré
l\'attention sur le rôle du cervelet dans les fonctions cognitives. De
nombreuses études neuropsychologiques et d\'imagerie fonctionnelle ont
récemment confirmé le rôle du cervelet dans la cognition (pour des
revues de la question, voir Fiez, 1996; Leiner et collaborateurs, 1995;
Sowell et al., 1996 référence ex-61). La notion de «smétrie cognitive»
a ouvert des perspectives dans la compréhension des pathologies
"développementales" que les techniques d\'imagerie actuelles permettent
d\'étudier. Des anomalies morphométriques ont été rapportées dans
l\'autisme (Courchesne et collaborateurs, 1994), les schizophrénies à
début précoce (Jacobsen et collaborateurs, 1997) et chez certains
enfants ayant un syndrome hyperkinétique avec déficit d\'attention qui
présentent un dysfonctionnement cérébello-thalamo-préfrontal pouvant
être à l\'origine des troubles moteurs et du déficit d\'inhibition
motrice (Berquin et collaborateurs, 1998). La mise en évidence de
connexions anatomiques entre le cervelet, le thalamus et les aires
associatives préfrontales suggère ainsi que le cervelet participe à des
réseaux neuronaux impliqués dans des fonctions cognitives; il pourrait
agir comme un coprocesseur dont le rôle serait d\'augmenter l\'efficacité
et la vitesse de la transmission de l\'information au sein de ces
réseaux (Bower, 1997).
4.5. Les progrès en neurosciences
cognitives (2) modifient profondément notre compréhension de plusieurs
syndromes, tel le syndrome hyperkinétique avec déficit de l\'attention,
en réduisant l\'importance de l\'attention et en soulignant l\'importance
de l\'intention, de l\'inhibition, et des fonctions «écutives» (Denckla,
1996a; Vaidya et al., 1998 référence ex-62 ). Les fonctions
"exécutives" correspondent à l\'ensemble des processus de contrôle
nécessaires pour différer ou pour inhiber une réponse de façon à
permettre à un sujet de débuter, de maintenir, d\'arrêter une action ou
une tâche, ou de passer d\'une tâche à une autre. Les capacités
d\'organiser, de fixer des priorités, d\'élaborer des stratégies sont
étroitement associées aux fonctions d\'exécution (Denckla, 1996b). De
tels progrès sont cruciaux pour l\'interprétation des corrélations entre
la clinique et les structures en neuropsychologie pédiatrique. Cela
réduit aussi les risques de simplification excessive en soulignant le
rôle des facteurs émotionnels, affectifs et relationnels: l\'intention,
l\'inhibition et les fonctions "exécutives" sont contrôlées en partie,
directement ou indirectement, par des mécanismes psychodynamiques
(Evrard et al, 1996; Bouchard 1997; Van Hout & Evrard, 1994;
Cohen-Solal et Golse, 1999).
Remerciements
Nous
remercions Madame Scania de Schonen, Directeur de Recherche au CNRS, et
le Dr Julien Cohen-Solal, pour leur importante contribution à nos
réflexions.
Notes :
(1) Concernant "préformation" et "épigenèse", voir la note de bas de page 2. (2)
Le terme dyslexie est parfois utilisé pour couvrir tous les troubles de
la lecture, de ceux liés au retard mental, aux négligences affectives
graves, jusqu\'à l\'illettrisme social. C\'est parfois aussi un euphémisme
employé pour des retards mentaux. Dans ce chapitre, nous utilisons ce
terme dans le sens précis formulé ci-dessus, afin de permettre des
prises en charge spécifiques plus efficaces; celles-ci ne réduisent pas
la nécessité d\'une approche pluri - et transdisciplinaire,
linguistique, neuropsychologique, neurologique et psychodynamique. Les
définitions de la dyslexie semblent parfois complexes pour les non
spécialistes du fait que la dyslexie s\'accompagne souvent d\'autres
troubles dans la sphère de la parole, au point que l\'une des hypothèses
pathogéniques de la dyslexie l\'attribue à une trouble premier de la
parole avec trouble de la coordination entre l\'analyse phonologique et
la représentation écrite. De là dérivent aussi certains problèmes d\'
"écoles", entre phonologistes et linguistes. Le livre de Van Hout et Estienne (1994) fournit une discussion approfondie des définitions de la dyslexie. (3)
L\'implication de la fonction magnocellulaire visuelle est étudiée par
Livingstone et collaborateurs (1991). L\'implication possible de la
fonction magnocellulaire auditive a été discutée par Galaburda
(communication personnelle, 1998). (4)
Certains des mécanismes de dyslexies résumés dans ce chapitre font
l\'objet d\'interprétations différentes. Voir à ce sujet les publications
de Shaywitz, 1998, Shaywitz et al. 1992. (5) Sans périphrase, il n\'y a pas de
traduction française précise de «rnuture». Le dictionnaire Webster donne
les définitions suivantes pour le mot «rture» (from Late Latin
nutritura, act of nursing or suckling ou nourishing): a) the breeding,
education, or training that one receives or possesses; b) the sum of
the influences modifying the expression of the genetic potentialities
of an organism. (6) L\'
«épigenèse» est un concept embryologique historique remontant à William
Harvey et qui s\'oppose à la théorie de la «éformation». «Epigénétique»
est parfois utilisé actuellement pour désigner ce qui, dans le
développement, n\'est pas génétique. C\'est un néologisme discutable par
la confusion qu\'il entraîne avec le concept embryologique d\'épigenèse
(7) Ces hypothèses stimulantes de Kennedy et
collaborateurs posent les questions suivantes: (i) La séquence
«développementale» comporte probablement une première vague de
connexions qui ne sont que «edforward», la vague suivante comportant
des connexions «edforward» et des connexions «edback». (ii) Les travaux
de Kennedy sont-ils applicables à l\'ensemble du néocortex? (8) Nous
ne discuterons pas ici les problèmes épistémologiques soulevés par le
"cognitivisme", qui a pris ses racines dans "la médiation cognitive
entre les stimuli extérieurs et les actions manifestes". Le lecteur
intéressé à approfondir sa réflexion à ce sujet pourrait lire
l\'excellent livre de Steven Pinker (How the mind works), 1997; voir
aussi le chapitre "De Kant au cognitivisme" dans le récent essai
d\'Umberto Eco (1999).
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