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UN BILAN, DES CONCLUSIONS ET DES PESPECTIVES ...
Depuis
deux décennies, toute la vulgarisation et même l'enseignement médical
et psychologique a le plus souvent réduit le développement cérébral à
la myélinisation et à l'"explosion dendritique" (la croissance et la
complexification des dendrites). Ces phénomènes existent et sont
importants mais, d'une certaine manière la vulgarisation "classique" ne
faisait que décrire ainsi l'apparition d'un câblage complexe, bien
isolé et fonctionnel grâce aux gaines de myéline. Les conclusions de
santé publique et d'environnement psychologique et social qui pouvaient
en être tirées n'étaient que rudimentaires. Depuis quelques années, les
progrès des recherches ont révolutionné ce domaine. Les quelques
données résumées dans cet article débouchent sur la connaissance de
multiples données concrètes, d'étapes critiques, de méthodes et de
concepts nouveaux qui peuvent inspirer certains aspects de notre action
pluridisciplinaire psycho-médico-sociale et qui peuvent favoriser une
meilleure intégration de la prévention.Le concept de modulation,
une variante de celui de plasticité est venu enrichir nos
connaissances. C'est la capacité du cerveau de se modifier avec
l'expérience. Les réseaux neuronaux cérébraux peuvent modifier leurs
formes et interrompre certaines de leurs connexions. Ces mécanismes
permettent d'optimaliser les circuits avec l'expérience; ils sont
cruciaux pendant le développement mais semblent encore pouvoir apporter
des améliorations dans l'âge avancé. La modulation cérébrale par
l'expérience est probablement un des mécanismes cruciaux des processus
d'apprentissage. Cette modulation est une dimension extrêmement
positive du développement. Comme toujours elle comporte aussi ses
dangers et pourrait expliquer l'établissement de certaines épilepsies
de traitement difficile et de certaines douleurs chroniques.
Les
« neurosciences cognitives » : de nouveaux outils et de nouveaux problèmes
épistémologiques. Venant compléter les découvertes nouvelles en
imagerie, l'application des nouvelles méthodes cognitives au syndrome
de déficit de l'attention avec hyperkinétisme modifie profondément
l'importance relative des composantes du syndrome: l'intention,
l'inhibition et les fonctions «écutives» passent à l'avant-plan par
rapport à l'attention. Il en résulte que le contrôle de l'inhibition et
de l'attention, même s'il sont souvent liés à un dysfonctionnement
frontostrié, pourront bénéficier de mesures pluridisciplinaires, y
compris psychodynamiques. Le «gnitivisme» est un outil précieux; du
fait même qu'il a pour objectif « médiation cognitive qui se produit
entre les stimuli externes et les actions manifestes», il pose des
problèmes épistémologiques cruciaux que je n'aborderai pas dans ce
chapitre.
* * *
Depuis vingt ans, des progrès
sensationnels ont été réalisés en Neurologie du développement. Nous
comprenons mieux maintenant la construction du système nerveux,
notamment la migration et la mise en place des neurones et les maladies
qui s'y rapportent. La vaccination contre la rubéole, le conseil
génétique, le diagnostic prénatal, certains traitements antiinfectieux,
les progrès de l'Obstétrique, l'amélioration des conditions de vie de
la mère durant la grossesse, les campagnes contre l'usage du tabac, de
l'alcool, de la drogue et des médications durant la grossesse et
l'éducation à la santé en général ont permis des progrès considérables
dans le domaine de la prévention. Toutes ces mesures nous ont mis dans
une position nettement meilleure que les pays en voie de développement
qui ne bénéficient pas de ces progrès. Dans la Communauté Européenne,
avec des variations d'un pays à l'autre, notre système de soins de
santé s'apparente à un service public à la disposition de l'ensemble de
la population. Cela met nos populations, à cet égard, dans une
situation plus favorable que les Etats-Unis d'Amérique, malgré le fait
que ces derniers ont encore accru au-delà de nous et jusqu'à environ
douze pourcents la fraction du produit national brut consacrée aux
dépenses de santé, mais ils en excluent d'importantes minorités et
favorisent peut-être excessivement les performances héroïques et
exceptionnelles par rapport à la médecine sociale.
Malgré ces
progrès, le taux de handicaps d'origine prénatale reste élevé dans nos
populations d'Europe Occidentale et, dans les régions d'Europe dans
lesquelles de bonnes études statistiques ont été faites, la prévalence
des handicaps neurologiques d'origine périnatale est remontée à des
chiffres voisins de ceux de 1954, principalement en raison de la
«réanimation», sans un discernement suffisant, d'enfants de très petit
poids.
Des prévisions et des estimations concordantes nous font
penser qu'une meilleure application des connaissances déjà acquises,
notamment dans le diagnostic prénatal et le conseil génétique, une
meilleure collaboration multicentrique, le bénéfice de découvertes
nouvelles qui se dessinent permettraient de réduire les handicaps de
moitié au cours des deux prochaines décennies. Le progrès serait
immense. Pour l'autre moitié, il faut préparer notre communauté humaine
à accepter l'idée que la vie prénatale restera dangereuse malgré le
soin vigilant des obstétriciens et que, malheureusement, le risque fait
partie de notre condition humaine et de l'évolution. Le médecin ne peut
que le réduire et pour le reste offrir sa solidarité et favoriser de
toutes ses forces le meilleur développement possible de tous les
enfants.
Dans la ligne de ce que Sigmund FREUD lui-même avait
indirectement prédit, des dyslexies, des syndromes autistiques,
beaucoup de débilités mentales voient maintenant leur cause ou leur
mécanisme s'élucider par la découverte de troubles du développement
cérébral avant la naissance. A mon avis, cela ne justifie en aucune
manière une attitude réductionniste à leur égard. J'espère et je suis
convaincu que l'approche psychodynamique est plus que jamais
indispensable et complémentaire. Je lui prédis même une place nouvelle
et plus importante, maintenant qu'elle sera forcée d'être plus modérée,
plus réaliste et plus ouverte au dialogue entre les différentes
composantes de la réalité.
* * *
Dans ce chapitre, il a
été beaucoup question des facteurs génétiques et innés car nous devons
compter avec eux. Les négliger serait conduire notre action à
l'échec. Une grande partie du sens de notre lutte pour assurer la
qualité du développement de tous est la prévention pour éviter tous les
dégâts possibles et est la mise à la disposition du développement de
tous nos enfants des conditions optimales pour surmonter tout ce qui,
sur le plan inné, ou sur le plan des lésions acquises, pourrait nuire à
leur développement. D'une certaine manière, un des points les plus
importants de notre action doit être de surmonter par la prévention et
par la qualité de l'environnement tout ce qui pourrait mettre un seul
de nos enfants dans des conditions qui ne sont pas optimales à son
développement et à son épanouissement ultérieur.
Notes :
(1) Sans périphrase, il n'y a pas de traduction française précise de
«nurture». Le dictionnaire Webster donne les définitions suivantes pour
le mot «nurture» (from Late Latin nutritura act of nursing or suckling ou
nourishing): a) the breeding, education, or training that one receives
or possesses; b) the sum of the influences modifying the expression of
the genetic potentialities of an organism.
(2) L' «épigenèse» est un
concept embryologique historique remontant à William Harvey et qui
s'oppose à la théorie de la «éformation». «Epigénétique» est parfois
utilisé actuellement pour désigner ce qui, dans le développement, n'est
pas génétique. C'est un néologisme discutable par la confusion qu'il
entraîne avec le concept embryologique d'épigenèse.
(3) Les
progrès psychobiologiques et surtout sociaux de notre communauté
humaine conditionnent la vie des générations futures. C'est une autre
dimension du développement.
(4) Le promotion du développement et le
combat contre ses problèmes et ses dangers sont si liés aux aspects les
plus intimes de la Condition Humaine et de l'Evolution que notre tâche
est immense, magnifique et si difficile. N'est-ce pas le point fort et
l'explication de la "passion pour l'enfant" qui envahit tous ceux qui y
touchent à la médecine de l'enfant ?
(5) Le développement des
recherches sur le système nerveux s'est toujours heurté, au cours de
l'histoire, à de farouches obstacles idéologiques, à des peurs
viscérales, à droite comme à gauche.
(6) 90 % des gènes humains agissent sur le développement cérébral. 50%
(la moitié) de tous les gènes humains n'agissent que sur le cerveau et
n'ont aucune action sur les autres organes. Ce n'est pas étonnant
lorsque l'on connait l'importance et la complexité de cet organe; ses
plans de programmation dépassent tous les autres en détails nécessaires
à la bonne exécution de sa construction et de son fonctionnement.
(7)
Ce chiffre de cent milliards est la nouvelle estimation la plus
acceptée. Il ne s'agit cependant que d'un ordre de grandeur. Chacun de
ces cent milliards de neurones établit de nombreuses connexions avec
d'autres neurones.
(8) Le petit nombre de cellules qui constituent le
tube neural primitif, étendu de l'extrémité céphalique -la future
tête- jusqu'à l'extrémité caudale -la future région sacrée- devront
se multiplier intensivement pour produire les cent milliards de
neurones présents dans le cerveau et dans la moëlle épinière de l'être
humain. Contrairement à ce qui se passe dans certaines espèces
animales, la quasi-totalité des neurones destinés aux hémisphères
cérébraux de l'homme sont produits pendant la première moitié de la
grossesse et il n'y a après vingt semaines de vie intrautérine aucune
possibilité de multiplication neuronale compensatoire ni de formation
de neurones nouveaux pour remplacer des neurones détruits suite à une
aggression infectieuse, anoxique, toxique ou traumatique, par exemple.
Il est heureux que nos neurones soient protégés par une boîte crânienne
solide, car notre lot de cellules nerveuses, qui permettront nos
activités intellectuelles et nerveuses supérieures, ne peut que
diminuer sans compensation depuis nos vingt semaines de vie
intrautérine jusqu'à notre mort. On ne peut assez recommander le port
de casques et de systèmes de protections, lorsqu'il y a un risque
d'aggression sur notre cerveau !
(9) Le cortex est la structure
dominante des hémisphères cérébraux; il joue chez l'homme un rôle
central dans les fonctions intellectuelles et nerveuses supérieures.
Des anomalies du développement et du fonctionnement cortical sont
impliquées dans les troubles du contrôle moteur, du langage, des
fonctions cognitives et dans des syndromes autistiques qui affectent
tant de nos enfants. L'étude du développement du système nerveux, et
particulièrement du cortex cérébral, constitue donc une des premières
priorités de santé publique. Le néocortex est le cortex dominant des
hémisphères cérébraux de l'homme; c'est la production des neurones qui
lui sont destinés qui cesse totalement au milieu de la grossesse.
Certaines multiplications neuronales se poursuivent plus tard pour
l'allocortex, très minoritaire chez l'homme. Au niveau du cervelet, la
production neuronale se poursuit jusqu'à la fin de la première année de
vie postnatale. Nous rencontrons malheureusement fréquemment des
perturbations du contrôle de cette multiplication neuronale prénatale.
(10) Les cellules nerveuses ou neurones ont deux types de
prolongements: les axones et les dendrites. Par leurs dendrites, les
neurones conduisent les influx vers leur corps cellulaire: les
dendrites sont donc afférents ou centripètes ou "récepteurs" pour le
neurone concerné. Par leurs axones, les neurones envoient les influx à
distance de leur corps cellulaire; les axones sont donc efférents ou
centrifuges ou "effecteurs" pour le neurone concerné.
(11) "L'hérédité propose, l'environnement dispose".
(12) Il s'agit ici de la dyslexie au sens strict et non des échecs
scolaires dus à d'autres raisons et si souvent qualifiés de «slexie»
par euphémisme.
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