|
Page 1 of 4 Longtemps sous-estimé, le problème de
la douleur du jeune enfant est devenu une priorité pédiatrique durant la
dernière décennie. La "douleur foetale", ou tout au moins certaines
réactions du foetus à des stimuli "nociceptifs", viennent de
s'imposer à l'attention des obstétriciens et des spécialistes de la neurologie
foetale. Sans faire ici l'historique détaillée de ces questions, nous en
citerons quelques étapes.
- En 1967, Paul I. Yakovlev et
André-Roch Lecours ont systématisé les cycles de maturation des voies longues
et des voies associatives au cours du développement.
- Dans un travail de visionnaire
rédigé en 1970, Anatole Dekaban a tracé un système d'analyse de la maturation
postnatale du cortex cérébral chez l'enfant.
- En 1976, Jean-Pierre Changeux
observait et développait le concept de stabilisation sélective des synapses,
crucial pour comprendre, pour prévenir et pour améliorer le traitement de
certaines douleurs chroniques et rebelles.
- En 1977, Eland fut un des premiers à
documenter combien les douleurs de l'enfant étaient négligées. Après avoir subi
des chirurgies comparables, les adultes recevaient 20 fois plus souvent des
analgésiques que les enfants âgés de 4 à 8 ans.
- Depuis 1984, Maria Fitzgerald a
publié des études de la maturation des voies de la douleur, réalisées sur des
modèles animaux, qui nous permettent une réflexion de grand intérêt sur les
applications possibles à l'enfant. Les travaux de Fitzgerald sont résumés
ci-dessous.
- Le travail d'Anand (1987) a
contribué à rompre l'"indifférence médicale" relative à la douleur du
nouveau-né. Il compare des prématurés subissant des ligatures du canal artériel
sous anesthésie minimale et sous Fentanyl [1]. Les premiers manifestent des réponses de
stress, telles qu'une augmentation des catécholamines, de l'hormone de
croissance, du glucagon, des corticostéroïdes, et des modifications du taux
d'insuline. Les prématurés du premier
groupe ("anesthésie minimale") présentent des complications plus
fréquentes et une mortalité post-opératoire supérieure par rapport au groupe
sous Fentanyl. Suite à cette publications, plusieurs éditoriaux critiquent la
pratique de l'anesthésie minimale chez les prématurés.
- Depuis 1987, un intérêt considérable
s'est développé pour essayer de comprendre et de soulager la douleur des
prématurés, des nouveaux-nés et des enfants. De manière tout à fait pratique,
les spécialistes de la douleur de l'enfant nous ont déjà permis d'améliorer de
façon spectaculaire la qualité de la vie des enfants que nous soignons. Sur le
plan plus théorique, ils ont aussi mis fin à certains mythes dangereux, parmi
lesquels: (i) "le système nerveux de l'enfant ne peut percevoir la douleur
car il est immature"; (ii) "le jeune enfant ne garde pas de
"trace mémorisable" d'une douleur; (iii) d'autres mythes encore,
parmi lesquels: "la douleur n'a pas d'effet nocif", "l'enfant
métabolise les opiacés différemment des adultes et pourrait en devenir plus
vite dépendant". Certains de ces mythes ont probablement été favorisés ou
entretenus par des facteurs psychologiques et sociologiques, parmi lesquels la
lente émergence du concept de qualité de la vie et des a priori philosophiques
sur la douleur et par les carences de nos connaissances sur le développement du
système nerveux.
Maintenant que ces mythes dangereux et
tenaces ont été largement nettoyés, nous devons nous garder des simplifications
excessives qui pourraient freiner le développement de nos connaissances et de
nos méthodes préventives et thérapeutiques contre la douleur de l'enfant dès sa
naissance, et qui pourraient créer d'autres mythes. Parmi les simplifications
excessives, nous devons relever les assertions suivantes, assez souvent
présentes ou sous-jacentes dans certaines publications sur douleur et
commencement de la vie:
- les modèles animaux sont facilement
applicables à l'homme;
- à la fin du deuxième trimestre de
gestation, le système anatomique et neurochimique qui construit une
représentation douloureuse est arrivé à maturité;
- les réactions du foetus à certains
stimuli (notamment "nociceptifs") et la maturation physiologique
qu'elles entraînent ont la même signification qu'une perception douloureuse.
Il faut souligner aussi que la
stabilisation synaptique, la modulation cérébrale et les mémoires
développementales successives n'ont fait l'objet jusqu'ici d'aucune étude
précise dans la "douleur" du commencement de la vie. Il s'agit cependant
de vastes domaines du développement neural, tous les trois profondément
influencés par l'environnement et très certainement par les stimuli
"douloureux" et/ou "nociceptifs", mais aussi par de
nombreuses médications.
Les deux paragraphes précédents
constituent de vastes programmes de recherche destinés à accroître nos
connaissances en neurobiologie du développement afin de favoriser les progrès
de nos cliniques pédiatriques de la douleur.
___
[1]
Afin de ne
pas accentuer le risque éventuel de cascade excitotoxique, les travaux récents
contre-indiquent l’utilisation de fentanyl, à remplacer éventuellement par le
sufentanil.
|