Neurones en migration
Le cerveau le fascine ("je voulais d'abord devenir généraliste, mais
une personne de mon entourage a vécu trois mois dans le coma, j'aurais
aimé comprendre") et continue de le fasciner. Il peut parler
longuement, presqu'en s'en étonnant à chaque fois, de la centaine de
milliards de neurones qui, entre le troisième et le sixième mois de la
grossesse, font le voyage de la profondeur à la périphérie de ce
mystérieux espace pour former les couches successives du cortex. "Un
très long voyage qui, rapporté à notre taille, correspondrait à un
parcours d'une dizaine de kilomètres." Chaque neurone (et leur rythme
de production peut atteindre jusqu'à 5000 à la seconde) doit aboutir à
l'emplacement exact qui lui est destiné. "Des cellules spéciales, les
fibres gliales radiaires, nourrissent les jeunes neurones et les aident
à trouver leur chemin. Elles sont comme des câbles, tendus entre le
bulbe matriciel profond et la superficie du cerveau en développement."
Mais ces voyages ne sont pas dépourvus d'accidents. La migration
neuronale peut être (notamment) perturbée par "l'alcoolisme foetal" ou
la prise de cocaïne. Philippe Evrard et son équipe de recherche
travaillent (depuis 1974) sur la maladie de Zellweger et les autres
troubles de la migration des neurones. Certains de ceux-ci résultent
d'un déficit des peroxysomes qui provoque une perturbation du flux de
calcium passant à travers la membrane du neurone et assurant la
régulation de sa migration. "Lorsque nous exagérons ou que nous
réduisons le flux transmembranaire du calcium sur des modèles animaux,
nous arrêtons la migration et nous provoquons des anomalies cérébrales,
comme il en existe dans le cerveau de certains épileptiques. Ces
recherches ont permis de comprendre de nombreuses erreurs du plan de
construction du cerveau du foetus et également de fréquentes lésions
cérébrales apparaissant chez les grands prématurés. Grâce à ces travaux
fondamentaux, nous sommes à même de proposer de nouveaux outils pour la
neuroprotection à ce stade de la vie."
Espace et éthique
De sa fenêtre, dans Paris intra-muros, Philippe Evrard peut apercevoir
une sculpture rouge-blanc-bleu, signée Jean Dubuffet, sur l'une des
terrasses. Construit en larges gradins et en arc de cercle, l'hôpital
Robert Debré enserre de manière inattendue une église simple et belle,
presque signalétique, qui surgit en son centre. "Cet agencement a
provoqué bien des débats. Fallait-il détruire l'église pour laisser la
place à l'hôpital ? Finalement, Pierre Riboulet - un grand architecte -
a très bien réussi à organiser cet espace." Consacré à la naissance et
aux enfants, cet hôpital dégage de la joie : la bibliothèque des
petits, les différentes sections balisées de gros points de couleur, un
couloir-verrière ouvrant sur les arbres ("nous sommes à deux pas du
square de la Butte du Château Rouge, où Jaurès a prononcé son fameux
discours antimilitariste en 1913") et un tableau de Ben, en deux mots,
de cette écriture ronde désormais bien connue : Je vis.
La vie, c'est bien de cela qu'il s'agit. "Dans les pays les plus
développés, environ 3% des enfants souffrent, à la naissance,
d'anomalies graves et définitives du système nerveux. Une partie très
importante de ces malformations a été déterminée dès le stade foetal."
Les soins aux prématurés et aux handicapés ont entraîné, par ailleurs,
la survie de beaucoup d'enfants qui seraient décédés antérieurement.
Ainsi, le taux de prévalence (2) des handicaps neurologiques d'origine
prénatale, après avoir fortement diminué, remonte aujourd'hui à des
chiffres voisins des années soixante." Mais qui peut juger du droit à
l'existence ?
"Il y a quelque chose au-dessus des lois, au-dessus même des moeurs,
c'est l'évidence" (Charles de Gaulle). Philippe Evrard aime les
citations : "j'en utilise beaucoup, peut-être est-ce parce que l'on ne
se trouve pas assez fort pour dire les choses aussi bien, et puis il y
a d'autres phrases, qu'on a dû lire il y a plus de 25 ans et que l'on a
tellement faites siennes qu'on pense qu'elles vous appartiennent." A
ses yeux (sans citation, cette fois), "les moeurs s'expliquent par
l'histoire. Chaque pays européen est une sorte de laboratoire et je ne
pense pas qu'il faille des règles trop communes. Mais toute question
scientifique qui pose des problèmes éthiques doit être soumise au débat
public et à la régulation légale. Il faut cependant savoir que ces
règles sont toujours très provisoires et qu'il faut pouvoir les
changer."
Petits malades, petits crédits
L'Europe pourrait, par contre, jouer un rôle important vis-à-vis d'un
problème qui révolte les pédiatres. "Il y a actuellement une
discrimination odieuse contre l'enfant et la femme enceinte. Les
médicaments que l'on pourrait développer pour eux n'intéressent pas
l'industrie pharmaceutique. Si vous trouvez une molécule prometteuse en
pédiatrie, on vous demande si elle peut servir à la maladie d'Alzheimer
car les médicaments sont faits pour le plus grand nombre - dont une
population vieillissante et consommatrice."
La solution ? Les AAM (autorisation de mise sur le marché) européennes
qui, pour bien des médicaments, sont suffisantes et inspirent les
autorisations nationales. "Nous suggérons que, lorsqu'une demande est
introduite pour un produit destiné aux adultes, elle soit accompagnée
d'une demande pour un produit similaire en pédiatrie. Si l'industrie
pharmaceutique estime que c'est impossible d'un point de vue
économique, ou pratique, ou que ce n'est simplement pas nécessaire,
elle devra justifier ce point de vue par une étude étayée." Cette sorte
d'obligation de recherche du secteur privé, Philippe Evrard la
considère d'ailleurs comme un juste return aux aides publiques qui ont
supporté la majorité des travaux fondamentaux qui ont ensuite permis le
développement de médicaments…
Pour Philippe Evrard, l'Europe peut également jouer un rôle dans le
débat public qui commence à s'instituer entre la science et la société.
"Ce débat est indispensable, mais il est de mauvaise qualité, tout
simplement parce que le public manque de formation et d'information."
La faute aux chercheurs qui communiquent mal? La faute aux journalistes
qui exercent piètrement leur métier? "Il existe des journalistes de
valeur, mais, dans les médias de grande diffusion, on ne leur donne ni
le temps ni la place de s'exprimer." Et de suggérer qu'un organisme
public (l'Union européenne ?) "sponsorise" en quelque sorte des pages
d'information de qualité dans les médias non spécialisés.
A l'échelle de sa pratique clinique, Philippe Evrard aimerait
d'ailleurs consacrer une place, sur le site internet de l'hôpital
Robert Debré, à l'information des malades. "Souvent, ceux qui viennent
à la consultation ont cherché des informations sur internet et ont
trouvé des sites simplistes. Quand on leur indique d'autres sites,
intéressants, ils reviennent en disant, 'maintenant nous n'y comprenons
plus rien, c'est infiniment plus compliqué que nous ne pensions…' A
partir de là, on commence cependant à discuter sur une autre base."