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Une passion prénatale Version imprimable
18-03-2005
Clinicien, chercheur, enseignant, Philippe Evrard est l'un des pionniers européens de la neurologie pédiatrique. La construction du cerveau, les facteurs qui peuvent l'entraver lors de la vie prénatale, les handicaps neurologiques qui touchent les grands prématurés, et les voies thérapeutiques pour les prévenir ou les guérir fondent son questionnement scientifique depuis trois décennies.

"Nous étions quelques-uns à sécher un maximum de cours pour nous plonger dans les laboratoires, où nous passions d'ailleurs la plus grande partie de nos week-ends et de nos vacances. Ma première chance fut de bénéficier, dès la seconde année d'université, du statut d'étudiant-chercheur qui existait alors en Belgique." Philippe Evrard démarre tôt, et sous de bons auspices. Remarqué par Pierre Baudhuin et Christian de Duve, futur prix Nobel, il travaille quelques années dans leur unité de biologie cellulaire tout en poursuivant ses études de médecine à l'Université de Louvain. Il y obtient ensuite la possibilité de développer son propre service clinique de neurologie pédiatrique. On est en 1969 et il a 27 ans...

Neurones en migration


Le cerveau le fascine ("je voulais d'abord devenir généraliste, mais une personne de mon entourage a vécu trois mois dans le coma, j'aurais aimé comprendre") et continue de le fasciner. Il peut parler longuement, presqu'en s'en étonnant à chaque fois, de la centaine de milliards de neurones qui, entre le troisième et le sixième mois de la grossesse, font le voyage de la profondeur à la périphérie de ce mystérieux espace pour former les couches successives du cortex. "Un très long voyage qui, rapporté à notre taille, correspondrait à un parcours d'une dizaine de kilomètres." Chaque neurone (et leur rythme de production peut atteindre jusqu'à 5000 à la seconde) doit aboutir à l'emplacement exact qui lui est destiné. "Des cellules spéciales, les fibres gliales radiaires, nourrissent les jeunes neurones et les aident à trouver leur chemin. Elles sont comme des câbles, tendus entre le bulbe matriciel profond et la superficie du cerveau en développement."

Mais ces voyages ne sont pas dépourvus d'accidents. La migration neuronale peut être (notamment) perturbée par "l'alcoolisme foetal" ou la prise de cocaïne. Philippe Evrard et son équipe de recherche travaillent (depuis 1974) sur la maladie de Zellweger et les autres troubles de la migration des neurones. Certains de ceux-ci résultent d'un déficit des peroxysomes qui provoque une perturbation du flux de calcium passant à travers la membrane du neurone et assurant la régulation de sa migration. "Lorsque nous exagérons ou que nous réduisons le flux transmembranaire du calcium sur des modèles animaux, nous arrêtons la migration et nous provoquons des anomalies cérébrales, comme il en existe dans le cerveau de certains épileptiques. Ces recherches ont permis de comprendre de nombreuses erreurs du plan de construction du cerveau du foetus et également de fréquentes lésions cérébrales apparaissant chez les grands prématurés. Grâce à ces travaux fondamentaux, nous sommes à même de proposer de nouveaux outils pour la neuroprotection à ce stade de la vie."

Espace et éthique

De sa fenêtre, dans Paris intra-muros, Philippe Evrard peut apercevoir une sculpture rouge-blanc-bleu, signée Jean Dubuffet, sur l'une des terrasses. Construit en larges gradins et en arc de cercle, l'hôpital Robert Debré enserre de manière inattendue une église simple et belle, presque signalétique, qui surgit en son centre. "Cet agencement a provoqué bien des débats. Fallait-il détruire l'église pour laisser la place à l'hôpital ? Finalement, Pierre Riboulet - un grand architecte - a très bien réussi à organiser cet espace." Consacré à la naissance et aux enfants, cet hôpital dégage de la joie : la bibliothèque des petits, les différentes sections balisées de gros points de couleur, un couloir-verrière ouvrant sur les arbres ("nous sommes à deux pas du square de la Butte du Château Rouge, où Jaurès a prononcé son fameux discours antimilitariste en 1913") et un tableau de Ben, en deux mots, de cette écriture ronde désormais bien connue : Je vis.

La vie, c'est bien de cela qu'il s'agit. "Dans les pays les plus développés, environ 3% des enfants souffrent, à la naissance, d'anomalies graves et définitives du système nerveux. Une partie très importante de ces malformations a été déterminée dès le stade foetal." Les soins aux prématurés et aux handicapés ont entraîné, par ailleurs, la survie de beaucoup d'enfants qui seraient décédés antérieurement. Ainsi, le taux de prévalence (2) des handicaps neurologiques d'origine prénatale, après avoir fortement diminué, remonte aujourd'hui à des chiffres voisins des années soixante." Mais qui peut juger du droit à l'existence ?

"Il y a quelque chose au-dessus des lois, au-dessus même des moeurs, c'est l'évidence" (Charles de Gaulle). Philippe Evrard aime les citations : "j'en utilise beaucoup, peut-être est-ce parce que l'on ne se trouve pas assez fort pour dire les choses aussi bien, et puis il y a d'autres phrases, qu'on a dû lire il y a plus de 25 ans et que l'on a tellement faites siennes qu'on pense qu'elles vous appartiennent." A ses yeux (sans citation, cette fois), "les moeurs s'expliquent par l'histoire. Chaque pays européen est une sorte de laboratoire et je ne pense pas qu'il faille des règles trop communes. Mais toute question scientifique qui pose des problèmes éthiques doit être soumise au débat public et à la régulation légale. Il faut cependant savoir que ces règles sont toujours très provisoires et qu'il faut pouvoir les changer."

Petits malades, petits crédits

L'Europe pourrait, par contre, jouer un rôle important vis-à-vis d'un problème qui révolte les pédiatres. "Il y a actuellement une discrimination odieuse contre l'enfant et la femme enceinte. Les médicaments que l'on pourrait développer pour eux n'intéressent pas l'industrie pharmaceutique. Si vous trouvez une molécule prometteuse en pédiatrie, on vous demande si elle peut servir à la maladie d'Alzheimer car les médicaments sont faits pour le plus grand nombre - dont une population vieillissante et consommatrice."

La solution ? Les AAM (autorisation de mise sur le marché) européennes qui, pour bien des médicaments, sont suffisantes et inspirent les autorisations nationales. "Nous suggérons que, lorsqu'une demande est introduite pour un produit destiné aux adultes, elle soit accompagnée d'une demande pour un produit similaire en pédiatrie. Si l'industrie pharmaceutique estime que c'est impossible d'un point de vue économique, ou pratique, ou que ce n'est simplement pas nécessaire, elle devra justifier ce point de vue par une étude étayée." Cette sorte d'obligation de recherche du secteur privé, Philippe Evrard la considère d'ailleurs comme un juste return aux aides publiques qui ont supporté la majorité des travaux fondamentaux qui ont ensuite permis le développement de médicaments…

Pour Philippe Evrard, l'Europe peut également jouer un rôle dans le débat public qui commence à s'instituer entre la science et la société. "Ce débat est indispensable, mais il est de mauvaise qualité, tout simplement parce que le public manque de formation et d'information." La faute aux chercheurs qui communiquent mal? La faute aux journalistes qui exercent piètrement leur métier? "Il existe des journalistes de valeur, mais, dans les médias de grande diffusion, on ne leur donne ni le temps ni la place de s'exprimer." Et de suggérer qu'un organisme public (l'Union européenne ?) "sponsorise" en quelque sorte des pages d'information de qualité dans les médias non spécialisés.

A l'échelle de sa pratique clinique, Philippe Evrard aimerait d'ailleurs consacrer une place, sur le site internet de l'hôpital Robert Debré, à l'information des malades. "Souvent, ceux qui viennent à la consultation ont cherché des informations sur internet et ont trouvé des sites simplistes. Quand on leur indique d'autres sites, intéressants, ils reviennent en disant, 'maintenant nous n'y comprenons plus rien, c'est infiniment plus compliqué que nous ne pensions…' A partir de là, on commence cependant à discuter sur une autre base."

Dernière mise à jour : ( 18-03-2005 )
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